Nous pensons connaître Alan Turing. C’est le père de l’informatique. Le briseur de code qui a brisé Enigma. Le personnage tragique qui a mordu dans une pomme contenant du cyanure. C’est un récit soigné. Un stérile. L’histoire aime les héros à deux dimensions.
“Nous avons distillé une version de Turing bidimensionnelle… socialement inconsciente, entièrement préoccupée par la logique… et assez isolée”, note Sarah Dillon de Cambridge.
Cette image est fausse.
Des fouilles récentes dans les archives brisent le stéréotype de la « machine à logique froide ». La preuve ? Un brouillon manuscrit de six pages intitulé Pryce’s Buoy. Écrit par Turing lui-même. C’est ludique. Effronté. Explicite.
Comment la bouée de Pryce change le récit d’Alan Turing
Sarah Dillon, professeur de littérature, a passé du temps à retranscrire ce texte obscur. Elle a publié ses conclusions dans The Review of English Studies. Le résultat est surprenant.
Turing ne se contentait pas de faire des calculs. Il écrivait une fiction sur le désir.
La bouée de Pryce date probablement de la fin de 1952. Ou du début de 1953. C’est peu de temps après que Turing ait été reconnu coupable de « grossière indécence » pour avoir eu des relations sexuelles avec un autre homme. L’histoire reflète cette arrestation réelle.
L’intrigue met en scène deux hommes :
– Ron Miller, un gars de la classe ouvrière.
– Alec Pryce, un scientifique (clairement un remplaçant de Turing).
Ils se retrouvent dans un parc près de Noël.
Pas de conversation. Je regarde juste.
Pryce évalue Miller. “Pas une vraie beauté”, pense-t-il. “Mais [he] avait un certain attrait.” Miller s’inquiète des regards furtifs de Pryce. Est-ce un regard ? Ou juste de la timidité ?
Turing capte parfaitement la tension. Le penchez-vous. Le retrait. L’incertitude du « est-ce que j’ai mal lu ? » C’est humain. C’est compliqué.
Et puis… ça s’arrête.
La page six coupe le milieu de la phrase : « Ron ne le ferait pas. »
C’est ça. Le projet s’arrête là. Est-ce qu’ils se sont connectés ? Miller l’a-t-il rejeté ? Nous ne savons pas. Certains chercheurs soupçonnent que la mère de Turing a détruit le reste pour protéger sa réputation. Peut-être qu’elle a censuré la fin. Cela n’a pas d’importance. La frustration demeure.
Qui a influencé l’écriture créative d’Alan Turing ?
L’histoire n’est pas seulement personnelle. C’est littéraire.
Turing ne travaillait pas en vase clos. Il a été fortement influencé par Angus Wilson. Wilson était également un briseur de code. Les deux se sont croisés au King’s College de Cambridge après la guerre.
En juillet 1952, Wilson publia Hemlock and After. Un roman gay révolutionnaire.
Le projet de Turing copie Wilson. Pas de manière malveillante. Mais explicitement.
- Il reproduit l’ordre de l’intrigue.
- Il utilise des phrases et une diction similaires.
- Il adopte la technique narrative de Wilson consistant à déplacer la focalisation.
Dillon appelle cela un « échafaudage ».
“Lorsque vous commencez à vous essayer à l’écriture créative, vous copiez ce qui vous inspire… parce qu’écrire de manière créative fait peur.”
Turing expérimentait. J’essaie une nouvelle voix. Utiliser la structure de Wilson pour construire quelque chose qui lui est propre.
Pourquoi ce manuscrit perdu est important
Turing est décédé à 41 ans. Un mois après avoir commencé la castration chimique pour son crime.
Pryce’s Buoy nous montre un homme qui est encore en train de comprendre. Il n’avait pas fini. Ce n’était pas seulement une statistique. La littérature lui a donné une soupape de décharge. Une façon d’être créatif. Être ludique. Exister en dehors du binaire de la logique du bien et du mal.
Il voulait écrire. Il voulait se connecter. Le monde ne l’a pas laissé faire.
Mais pendant six pages… il l’a fait.
Que se serait-il passé s’il avait fini l’histoire ?


























